Le démystificateur
Né à Beauharnois, le 18 février 1871, dans une
maison du chemin du Rang Sainte-Marie, Albert Laberge, fils de Pierre
Laberge et de Marie-Joséphine Boursier, se taille une place dans
la littérature québécoise du 20e siècle
par son roman naturaliste : La Scouine. Issu d'une lignée
de cultivateurs installés en Montérégie depuis
neuf générations, Albert Laberge vit les dix-sept premières
années de sa vie sur la ferme ancestrale avant d'entreprendre
des études secondaires à l'école Saint-Clément
et des études classiques au collège Sainte-Marie à
Montréal, d'où il est renvoyé en 1892 pour avoir
lu des « auteurs interdits » tels les poètes Baudelaire
et Verlaine. Le jeune Laberge aspire à un renouveau littéraire
et préconise une plus grande ouverture sur le monde.
Pendant près de trois ans, Albert Laberge travaille chez les
avocats Maréchal et Mackay et prend des cours privés chez
Leblond de Brumath, pour se consacrer finalement au journalisme. De
plus, il suit fidèlement les activités de l'École
littéraire de Montréal dont il ne fera officiellement
partie qu'en 1909, année où son ami Charles Gill l'y introduit.
Un an plus tard, il épouse Églantine Aubé, veuve
Desjardins, qui a déjà trois garçons et une fille.
Un an plus tard naît Pierre, l'unique enfant du couple. Albert
est âgé de 40 ans.
À la fin de sa vie, dans un recueil de contes à saveur
autobiographique, Hymnes à la terre, l'auteur surprendra
avec des textes empreints de nostalgie qui brossent des tableaux lyriques
de la campagne de Châteauguay où il a sa résidence
d'été. Mais jamais il ne fera l'éloge de la vie
des paysans qu'il a toujours eue en horreur. Décédé
le 4 avril 1960 à l'âge de 89 ans, Albert Laberge a laissé
dans son sillage un roman qui demeure un « classique » de
la littérature québécoise.
L'oeuvre d'Albert Laberge
C'est en 1895 que la carrière d'écrivain d'Albert Laberge
débute avec des publications dans Le Samedi. Rédacteur
sportif pour le journal La Presse (1896-1932), il y est aussi
critique d'art en 1907. Il voyage beaucoup avant de se consacrer à
la littérature en 1932. Pendant les trente années que
dure sa retraite dans une petite maison blanche qu'il a bâtie
sur une parcelle de la ferme de l'aïeul maternel à une dizaine
de kilomètres de son village natal, il écrit neuf recueils
de contes et quatre volumes de critiques littéraires et artistiques.
Dans La Scouine, son unique roman, dont dix-huit épisodes
sont publiés dans divers périodiques avant de paraître
à compte d'auteur en 1918, des faits authentiques et des paysages
de Beauharnois servent de toile de fond. Le lecteur y reconnaît
facilement la rivière Saint-Louis, les rangs du Trois et du Quatre
et même le rang des Picotés. Mais, malgré les descriptions
pittoresques, l'auteur n'en peint pas moins un paysage de désolation
et retient uniquement des scènes de bêtise, de souffrance,
de maladie et de mort. On est à l'opposé de l'idéal
champêtre chanté par des auteurs comme Patrice Lacombe
( La terre paternelle, 1846) et Antoine Gérin-Lajoie (Jean
Rivard, scènes de la vie réelle, 1862).
En juillet 1909, à la sortie de l'épisode Les foins,
dans la revue La Semaine, la critique est extrêmement sévère
à l'endroit de Laberge que l'on qualifie de « pornographe
». Aussitôt, le roman est interdit. La censure vient de
haut en la personne de Mgr Paul Bruchési, archevêque de
Montréal, qui dénonce dans La Semaine religieuse
: « la brutalité de certains passages, son intransigeance
vis-à-vis la morale officielle ». Comme l'affirme Claude-Henri
Grignon, considéré comme un romancier du mouvement réaliste
: « Du coup Albert Laberge ouvrait la porte au roman naturaliste.
Nous étions enfin débarrassés d'un monde inexistant
celui du sentimentalisme et du roman à l'eau de rose ».
Dans Histoire de la littérature canadienne-française,
paru en 1960, Gérard Tougas reconnaît également
à Laberge un rôle de précurseur : « L'importance
de ce roman est indiscutable ; il est le premier exemple d'un réalisme
intégral, accordé à la rude existence de l'habitant
».
Ce qui choque dans La Scouine, c'est une réalité
dure à accepter. Même le personnage de Paulima, alias La
Scouine, surnom qui lui est donné à cause de la forte
odeur d'urine qu'elle dégage, insulte et dérange. C'est
un personnage noir mais exceptionnel. D'autres écrivains vont
suivre la voie de Laberge et décrivent, à leur manière,
une ruralité en continuelle évolution : Un homme et
son péché de Claude-Henri Grignon (1933), Trente
arpents de Ringuet (1938) et Le Survenant de Germaine Guèvremont
(1945). Albert Laberge aura quand même eu le mérite de
secouer une littérature bâillonnée par le conformisme.
ARCHIVES ET DOCUMENTS
Des documents d'archives d'Albert Laberge peuvent être consultés
à la Bibliothèque Nationale du Québec (BNQ), au
Centre d'histoire de la Presqu'île, à Vaudreuil, au Centre
de recherche de civilisation canadienne-française à l'université
d'Ottawa ainsi qu'aux archives de l'université Laval, à
Québec.
Bibliographie
http://www.multimania.com/vigno/Terroir/laberge.htm
http://www.uottawa.ca/academic/crccf/personnes/p6.html
Bessette, Gérard, Anthologie d'Albert Laberge, Montréal,
Le Cercle du Livre de France, 1962, 309 p. Laberge, Albert, La Scouine,
Édition critique par Paul Wyczynski, Montréal, Presses
de l'université de Montréal, 1986, 297 p. ( Bibliothèque
du Nouveau monde).