LES ARTS VISUELS EN MONTÉRÉGIE / OZIAS LEDUC

Le sage de Correlieu


Peintre, poète, philosophe, tout en demeurant pomiculteur et paysan, Ozias Leduc fut un homme et un artiste complets. Profondément ancré dans son milieu, où ses ancêtres habitaient depuis un siècle, il a donné à la Vallée du Richelieu et à la région du mont Saint-Hilaire ses lettres de noblesse artistique. Selon Guy Viau (La peinture moderne au Canada français), l’œuvre de Leduc est imprégnée par une « humanité, un affinement, une mesure qui caractérisent les gens et les paysages de Saint-Hilaire, à l’ombre de cette montagne[…] ». Lorsque l’on contemple les toiles de Leduc, où sont exposés, baignés de lumière, le Richelieu, le mont Saint-Hilaire ou, simplement, le détour d’un chemin, on se surprend à penser qu’il doit faire bon vivre dans ce coin de pays.

Comme gardien de l’âme de son pays natal, Ozias Leduc évoque le souvenir de nos sages grands-pères et d’une certaine aristocratie paysanne, tout comme il personnifie la résistance du Canada français traditionnel à l’avance du XXe siècle. Curieusement, peu de gens, pas même Borduas le révolutionnaire, ne tiendront rigueur à Ozias Leduc de son conservatisme et de ses accointances avec la droite catholique. Voilà un homme que son originalité, son amabilité et sa sagesse, jumelées à une recherche authentique et perpétuelle sur l’art, semblent avoir mis à l’écart de la controverse.

 
 Repères biographiques

Ozias Leduc est un peintre charnière, à cheval sur deux époques picturales, dont les œuvres sont très personnelles; charnière, parce que Leduc s’exprime à la suite d’une tradition marquée par l’imagerie pittoresque et la peinture anecdotique, et qu’il précède l’ère moderne, au cours de laquelle Borduas et Pellan font éclater les cadres des repères culturels familiers. Dans le cas de Leduc, c’est le symbolisme, un courant empreint de mysticisme, qui lui permet de s’affranchir des conventions picturales de son époque et d’affirmer sa personnalité artistique, une démarche accompagnée d’une importante réflexion théorique sur la peinture et sa finalité. Peut-être moins doué sur le plan technique que son contemporain Suzor-Côté, Leduc sait cependant mieux que ce dernier insuffler du sens symbolique à ses oeuvres, une quintessence qu’il a sans nul doute transmise au plus inspiré de ses élèves, Paul-Émile Borduas.

À l’époque où Ozias Leduc apprend à peindre auprès des maîtres italiens décorateurs d’église Luigi Cappello (1843-1902) et Adolphe Rho (1839-1905), la perception de l’art évolue considérablement au Canada, tout comme les moyens de le mettre en valeur. Les premières galeries commerciales ouvrent leurs portes, formées de regroupement de collectionneurs, comme l’Art Association of Montreal, ou encore d’artistes, comme l’Académie royale des Arts, et les voyages de ressourcement des peintres canadiens à l’étranger se multiplient. C’est d’ailleurs lors d’un voyage en Europe, en 1897, que Leduc s’initiera au symbolisme et à l’Art nouveau.

Au tournant du XXe siècle, dans un Canada qui goûte aux fruits de la prospérité sous la gouverne de Wilfrid Laurier (1896-1911), la société canadienne-française demeure figée en matière d’art et de culture, comme elle l’est en matière de religion et de morale. Il revient à Leduc d’être un de ceux, très rares, qui sauront franchir le conformisme pictural de cette époque. Il se démarque d’abord par la qualité et l’originalité de sa peinture religieuse, qu’il en vient à pratiquer partout au Québec, mais aussi dans les Maritimes et aux États-Unis, puis, à partir de 1913, par la puissance de ses grands paysages symbolistes aux titres évocateurs : Cumulus bleu, Fin de jour (1913), Neige dorée, Lueurs du soir (1916), L’heure mauve (1921).

La reconnaissance publique que reçoit bientôt Ozias Leduc s’accompagne d’une diffusion importante de son œuvre. Ainsi, il expose 30 fois entre 1900 et 1920, dont 15 à Montréal et 6 à Toronto. Plus tard dans sa carrière, ce sont les amateurs de Paris, Londres ou Chicago qui pourront admirer ses toiles. Quelques amis et connaissances feront également appel à son talent pour illustrer leurs œuvres littéraires. Au cours de l’Entre-deux-guerres, alors qu’il est un artiste de renom, ses paysages et ses portraits définissent une démarche symboliste qui s’approfondit au même rythme qu’un questionnement sur l’art porté par une quête obsessive de la beauté.

Malgré des idées et une conception du monde qui semblent dépassées, la peinture d’Ozias Leduc résiste étonnamment bien au déferlement désordonné des formes picturales qui caractérisent les années d’après-guerre. Car on peut déconstruire et remodeler la forme, soumettre la matière à la volonté consciente ou automatique de l’artiste, il n’empêche que la pérennité d’une œuvre ne s’évaluera toujours qu’en regard de la force intérieure qu’elle exhale.

Un peintre mystique

Pour Leduc, l’acte de créer est perçu comme une tentative de définition de l’univers à travers l’expérience artistique, comme une capacité de pénétrer l’ordre des choses par une perception transcendante de l’idéal humain. Les paysages de Leduc, formés de plans discontinus qui évoquent la profondeur, sont à l’image de sa philosophie, en ce sens qu’on y devine le monde mais sans pouvoir l’enfermer dans un cadre réaliste, à la manière, par exemple, d’un Allan Edson.

 
 Le tableau Mère aimable

En 1939, dans une conférence intitulée Dires sur le symbolisme donnée au séminaire de Saint-Hyacinthe, Ozias Leduc préconise l’adoption du symbolisme en art religieux comme moyen de parvenir à la plénitude spirituelle et à la vérité artistique. À l’instar de plusieurs catholiques d’Europe et du Canada, la réflexion de Leduc sur ce sujet s’inspire de la philosophie néo-thomiste, c’est-à-dire du système théologique et philosophique de saint Thomas d’Aquin modernisé et répandu depuis Léon XIII, soit après 1880.

Ozias Leduc, contrairement à tant d’autres, dont son élève Paul-Émile Borduas, n’a jamais négligé l’art religieux, ne l’a jamais pratiqué en passant ou uniquement pour des raisons pécuniaires. Pour Leduc, les commandes religieuses représentaient une autre occasion d’approfondir son métier en lui permettant de développer l’idée que l’art sert à élever autant le corps (l’ascension) que l’âme, que la communion de l’esprit et de la matière est possible ; le peintre demeure par ailleurs bien conscient de l’importance de ce genre de peinture pour l’Histoire. De 1893 à 1955, Ozias Leduc exécutera la décoration de 31 églises, chapelles et baptistères au Québec, dans les Maritimes et en Nouvelle-Angleterre.

 
 Principaux ouvrages religieux montérégiens.