LES ARTS VISUELS EN MONTÉRÉGIE / PAUL-ÉMILE BORDUAS

Une vie d’artiste


Engagé avec une égale passion dans l’art et dans la vie, Paul-Émile Borduas est un de ceux qui peuvent prétendre avoir changé les choses et fixé des repères pour les générations à venir. Est-il besoin de dire qu’on en trouve peu de cette trempe. Chef de file et concepteur de l’automatisme dans sa forme picturale, il a précédé d’un pas son époque et a ouvert les portes sur un monde nouveau, où les références à la réalité et la raideur académique sont bousculés par l’expression des phantasmes de l’inconscient. Mais comme toute avant-garde, Borduas doit verser la rançon de son audace. Ignoré par le grand public, dont l’œil s’accoutume mal aux initiatives de l’art moderne, son œuvre, de surcroît, reste longtemps dans l’ombre de la notoriété de Refus global. Même aujourd’hui, parmi tous ceux qui connaissent le manifeste, combien pourraient identifier une des toiles de Borduas?

Tout au long de ses années de formation, Borduas aura la chance unique d’avoir Ozias Leduc qui veille sur lui et guide ses premiers pas jusqu’à l’École des beaux-arts. Paul-Émile Borduas n’aurait pu trouver un meilleur maître que le sage de Correlieu, ni ce dernier souhaiter un meilleur élève. Car si leurs époques sont différentes, les deux hommes sont de la même mouture, tous deux portés par une quête incessante d’humanité et de transcendance.

Mais comme tout bon élève, c’est en s’arrachant à l’affection de son maître, et à sa région natale, que Borduas arrive à développer son individualité artistique. La France, à la fin des années 1920, voit le jeune peintre ressentir ses premières pulsions créatrices et déjà rêver de trouver sa voie grâce à une œuvre originale, qui combinerait la logique picturale de Braque aux élans passionnés de Soutine. À la fin des années 1930, après avoir renoncé à l’art religieux par manque d’enthousiasme, il étudie le fauvisme, le cubisme et le surréalisme. De ces trois courants, c’est le surréalisme, qui s’inscrit dans la foulée de la psychanalyse freudienne en libérant le créateur du contrôle de la raison, qui aura le plus d’influence sur Borduas.

Étonnamment, c’est lorsqu’il décide d’appliquer à la peinture l’écriture automatique du surréaliste André Breton que Paul-Émile Borduas en vient à camper sa personnalité créative. Né simultanément à Montréal et à New York au début des années 1940, ce nouveau courant artistique, que Borduas nomme « automatisme surrationnel », permet au créateur de s’affranchir de l’académisme, c’est-à-dire de laisser libre cours aux aléas de son imaginaire, de bannir les repères et les contours familiers du monde extérieur, de repartir d’un monde à l’état brut. L’automatisme exige de peindre sans filet et de prendre tous les risques; par essence, c’est « une action révolutionnaire de premier ordre », dit lui-même Borduas.

Bien vite, ce projet révolutionnaire installe Borduas dans le rôle de maître à penser pour toute une génération de jeunes peintres en mal de changement, les Barbeau, Fauteux, Leduc, Riopelle et Mousseau. Mais Borduas reste conscient que l’automatisme n’est qu’un déblaiement préliminaire, un passage obligatoire devant mener vers d’autres expériences picturales. En fait, la secousse surréaliste fut assez brève, s’étendant de 1942 au début des années 1950.

Homme sensible et talentueux, animé par un sens de l’équité et de la justice hors du commun et incapable de compromis avec l’autorité, Paul-Émile Borduas remplissait toutes les conditions pour devenir un chef charismatique, mais aussi un martyr. À partir de la Deuxième Guerre mondiale, l’art de Borduas s’identifie avec l’exigence d’une plus grande liberté sociale, une pensée qu’il expose dans Refus global qui synthétise sa révolte et ses espoirs. Ce véritable réquisitoire contre la tyrannie des États et l’oppression que l’Église exerce sur les Canadiens français déclenche cependant des forces que Borduas, tel l’apprenti sorcier, n’arrive plus à contrôler et qui l’emportent sur les sentiers de la solitude et de la tristesse. Après Refus global, la démarche artistique du peintre se confond avec sa vie : authentique mais douloureuse, faite de remise en question et de révolte, d’heures sombres auxquelles succèdent des moments d’euphorie et de fébrilité créatrice.

Au début des années 1950, le monde de Paul-Émile Borduas s’effrite sous les coups du sort. Quelques-uns de ses disciples, Jean-Paul Riopelle en tête, remettent en question son autorité morale; bientôt sa famille le quitte. À New York, où son art est apprécié, sa production est intense, mais il crée sans joie. En 1954, le succès de l’exposition En route, qui lance la peinture abstraite à Montréal, est vite assombri par la défection de Fernand Leduc et la mort d’Ozias Leduc; après la perte de son père spirituel, c’est sa mère qui décède, en avril 1956. Puis, son indéfectible ami Claude Gauvreau tombe malade et doit être interné. Pour ajouter à sa tristesse, Paris, où il réside à ce moment, demeure indifférente à son talent. À cette époque, en comparaison des explosions de couleurs d’un Riopelle qui fait la grande vie, les toiles de Borduas semblent presque mortuaires et à la limite du vide absolu; mais comme tout grand artiste, il sait traduire les infidélités de la vie dans des formes picturales nouvelles, comme le montre L’Étoile Noire, qu’on dit être son chef-d’œuvre. La vie de Borduas se termine lorsque son œuvre arrive à un point limite; qu’aurait-il pu faire de plus, ou plutôt, devrait-on dire dans son cas, de moins?

Contrairement à Ozias Leduc qui connaîtra la gloire de son vivant, c’est dans la mort que Paul-Émile Borduas sera consacré. Il le sera d’abord par les chantres de la Révolution tranquille qui révèleront de quelle manière originale il a contribué à l’avènement de la modernité au Québec; beaucoup plus tard, en 1988, ce sera au tour du grand public de reconnaître son talent et son apport lors d’une exposition rétrospective de ses œuvres tenue par le Musée des beaux-arts de Montréal.

 
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